Still Standing for Culture 01/05 > Maud Pelgrims

En ce samedi 1er mai 2021, plus que jamais symbolique, Maud Pelgrims défend la réouverture du secteur culturel. Par les fenêtres ouvertes de notre salle de spectacle désespérément vide, les mots appellent à l’ouverture des portes au public.

Voici les textes choisis par Maud Pelgrims pour l’événement :

OUTRAGE AU PUBLIC (extrait)
Peter Handke

Vous êtes les bienvenus.
Cette pièce est un prologue.
Vous n’entendrez rien ce soir que vous n’ayez déjà entendu.
Vous ne verrez rien que vous n’ayez déjà vu.
Mais vous ne verrez pas ce qu’on vous a toujours montré sur une scène.
Vous n’entendrez pas ce que vous êtes habitués à entendre.
Ce qu’on vous a montré jusqu’à présent au théâtre, vous allez l’entendre.
Vous allez entendre ce qu’on ne vous a jamais montré jusqu’à présent. Ce
qu’on va vous montrer n’est pas un spectacle.
Vous risquez fort de rester sur votre faim.
Ce que vous allez voir n’est pas une pièce.
Ce soir on ne joue pas.
On va vous montrer un spectacle où il n’y a rien à voir.
Vous vous attendiez à quelque chose.
Vous vous attendiez peut-être à quelque chose d’autre.
Vous vous attendiez sûrement à une belle histoire.
Vous ne vous attendiez quand même pas à une histoire !
Vous vous attendiez à une certaine ambiance.
Vous vous attendiez à découvrir un autre monde.
En tout cas, vous vous attendiez à quelque chose.
Qui sait ? vous vous êtes peut-être attendus à ceci.
Mais même en ce cas, vous vous attendiez à autre chose.
Voues êtes assis en rang d’oignons. Vous êtes un modèle du genre. Vous
êtes placés dans un certain ordre. Vous regardez dans une certaine
direction. Assis à distance égale l’un de l’autre. Vous êtes un auditoire. Vous
avez chacun vos pensées.
Vous ne pensez rien. Vous ne pensez rien. Nous pensons à votre place. Vous
n’acceptez pas que nous pensions à votre place. Vous voulez rester
objectifs. Vos pensées sont libres.
Tout en le disant, nous nous glissons insidieusement dans vos pensées.
Vouas avez des arrière-pensées.
Tout en le disant, nus nous glissons insidieusement dans vos arrière pensées.
Vous ne pensez plus par vous-mêmes. Vous écoutez. Vous vous laissez
envahir. Vous vous arrêtez de penser. Vos pensées s’engluent. Vous êtes pris.
Vous nous observez pendant que nous vous parlons. Vous ne nous observez
pas. Vous regardez de notre côté. On vous regarde. On peut vous voir. Vous
êtes vus. Vous n’êtes plus dans la position confortable du spectateur assis
dans l’obscurité. Nous ne sommes plus dans la position inconfortable de
l’acteur ébloui qui doit faire face au trou noir. Vous n’êtes pas spectateurs.
Vous regardez et l’on peut vous voir.
Vous ne nous écoutez pas. Vous nous entendez.
Ce soir, nous ne jouons pas.
Nous ne vous racontons rien. Nous ne sommes pas dans l’action. Nous ne
jouons pas un rôle. Nous n’avons rien à présenter.
Ce soir, on ne donne pas au théâtre ce qui lui revient. Ce soir, vous n’e aurez
pas pour votre argent. Vous ne pourrez pas satisfaire votre soif de voir. Nous
ne ferons pas d’étincelles, nous n’avons pas de quoi vous faire frémir. Il n’y
aura pas de suspense. Nous ne sommes pas des amuseurs.
Ce soir, on se moque de toutes les possibilités du Théâtre.
Nous ne faisons pas du Théâtre.
Le plaisir de jouer n’est pas pour nous. Nous sommes là. Nous n’avons rien
à raconter. Il n’y a pas de dialogues. Nous ne sommes pas en situation. Vous
n’êtes pas complices.
Mettez-vous bien dans la tête qu’il ne se passera rien.


L’ART ET LE PEUPLE
Victor Hugo

L’art, c’est la gloire et la joie.
Dans la tempête il flamboie ;
Il éclaire le ciel bleu. L’art, splendeur universelle,
Au front du peuple étincelle,
Comme l’astre au front de Dieu.
L’art est un champ magnifique
Qui plaît au coeur pacifique,
Que la cité dit aux bois,
Que l’homme dit à la femme,
Que toutes les voix de l’âme
Chantent en choeur à la fois !
L’art, c’est la pensée humaine
Qui va brisant toute chaîne !
L’art, c’est le doux conquérant !
A lui le Rhin et le Tibre !
Peuple esclave, il te fait libre ;
Peuple libre, il te fait grand !


IL MEURT LENTEMENT
Martha Medeiros

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.
Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.
Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements
ou qui ne parle jamais à un inconnu.
Il meurt lentement
celui qui évite la passion et son tourbillon d’émotions,
celles qui redonnent la lumière dans les yeux et réparent les coeurs blessés.
Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap lorsqu’il est malheureux au travail ou en
amour,
celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n’a fui les conseils sensés.
Vis maintenant!
Risque toi aujourd’hui !
Agis tout de suite !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux !


SONGE D’UNE NUIT D’ETE
Monologue final de Puck, Shakespeare

Si nous, faibles ombres, vous avons outragés,
Dites-vous simplement, et tout est arrangé,
Que vous étiez tous dans les bras de Morphée
Quand vous est apparu notre conte de fées
Ce thème faible et vain, ce futile mensonge
Ne contient en somme rien de plus qu’un songe.
Pour ce mensonge-là, il faut donner pardon.
Si vous nous pardonnez, nous nous amenderons.
Sur mon honneur de Puck, je peux vous le promettre
Si pour notre bonheur, nous pouvons disparaître
Sans avoir à subir vos sifflets de serpents,
On s’améliorera, ce sera décapant,
Ou alors le bon Puck, n’est qu’un fabulateur.
Mais il faut se quitter mes amis spectateurs,
Donnez-moi donc vos mains et la sollicitude
Et Robin prouvera toute sa gratitude.

 

 

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